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La baie de Blockhauss chatoyante face au rutilement de la commune du Plateau en soirée.

 

Chère Lagune Ebrié,

 

Je me souviens de notre première rencontre comme si c’était hier. Empruntant le boulevard lagunaire du Plateau à bord de la Mercedes rouge de mon père, j’admirais la splendeur des reflets du soleil ardent qui à cette époque te donnaient une couleur bleue scintillante. Ce spectacle magnifique s’accompagnait de la vue splendide qu’offraient les gratte-ciels dont la lueur des vitres m’éblouissait davantage. La perle des Lagunes, ainsi la ville d’Abidjan se faisait-elle appeler, aussi le Manhattan d’Afrique de l’Ouest ou même d’Afrique tout court. Grand Bassam, Bingerville puis Abidjan, capitales successives de la Cote d’Ivoire ont toutes été érigées sur tes bords et ce n’était pas le fruit du hasard. Eaux clémentes tout au long de l’année , absence de faune hostile à l’exploitation humaine jusqu’à preuve du contraire , ta générosité continue de séduire tes riverains. Des premiers autochtones lagunaires à t’avoir côtoyée (Ebriés, Abourés, Nzimas) , jusqu’à l’apparition de cette population cosmopolite dont notre capitale économique ne cesse de se vanter de nos jours, en n’oubliant pas de mentionner les explorateurs et commerçants européens (portugais, anglais, hollandais) puis les colons français ; tu les observais tous naviguer sur tes eaux a bord de leurs pirogues, barques, ferrys qui se sont fait remplacer progressivement par les bateaux bus de la compagnie SOTRA et autres privées telles que STL, les immenses et raisonnables vaisseaux de commerce et de pêche qui entrent et sortent sans arrêt au Port Autonome via le Canal de Vridi, les bateaux a moteurs de la marine française (43eme BIMA) et ivoirienne, les yachts et hors-bord de la jet-set faisant la liaison Abidjan-Assinie et vice versa etc.

Aujourd’hui trois ponts assurent le trafic routier entre la zone nord et la zone sud d’Abidjan. Les deux premiers (Felix Houphouët-Boigny et Charles de Gaulle) avaient été construits afin de te traverser plus facilement. Le troisième pont (Henri Konan Bédié) dans le but de venir à bout de ce problème d’embouteillages interminables a failli à sa mission. Dire qu’il a fallu qu’il vienne mettre cette histoire de péage pour que cet effort soit réduit à néant. Un quatrième est en cours de construction. Celui-ci reliera Yopougon à la commune du Plateau aussi avec système de péage. Tu penses que ça ne va rien arranger ? Tu nous offres voies praticables qui en plus de celles qu’offrent ces ponts devraient largement suffire. L’Egypte est un don du Nil tout comme Abidjan est un don de la Lagune Ebrié. Tout en rédigeant ces lignes assis à mon humble bureau, je t’aperçois de ma fenêtre tout en me disant que tu permets potentiellement à mon père de se rendre au travail sis à Adjamé assis paisiblement dans un bateau a moteur sans subir le courroux des embouteillages matinaux sur la seule voie routière qui permet d’entrer et de sortir de Bingerville, en atteignant la corniche. Tu m’aurais permis de me rendre régulièrement à Bassam ou même atteindre plus facilement Assinie que je n’ai jamais visité d’ailleurs, sans affronter les péripéties de plus en plus frustrantes du transport en commun à Abidjan (véhicules vétustes mal entretenus, manque de monnaie, conduite imprudente, fumée noire). Jacqueville, Abidjan, Bingerville et Grand-Bassam, toutes simplement accessibles grâce à toi, mais difficiles d’accès à cause de nous. Le gouvernement ne peut pas se charger de tout faire. Il a pavé la voie au transport public lagunaire avec la SOTRA et ses bateaux bus. Je suis stupéfait que de nombreuses compagnies locales n’aient pas saisi la bonne occasion afin de s’y lancer. Que dirais-tu si ces compagnies proposent à leur clientèle des circuits touristiques ? Par exemple avec un thème en rapport avec les trois premières capitales ? Bassam- Bingerville-Abidjan avec visite guidée de quartiers historiques visant à explorer l’histoire de l’administration coloniale française à notre indépendance ? Cela te ferait plaisir, n’est-ce pas ? Des safaris lagunaires ? Des bateaux taxis comme à Bangkok ? Des ferrys modernes te seraient utiles afin d’aider Abidjan à résoudre ses problèmes de circulation. Je suppose qu’on attend que les français et les chinois viennent le faire pour nous. Contrairement a ce qu’on pourrait penser un bateau ne coûte pas cher, l’entretien de surcroît ; largement en dessous du prix moyen d’une voiture. La marina en cours de construction sur la baie de Cocody près de la corniche est un beau début. A nous de suivre l’exemple. Beaucoup plus de quais construits sur les bords des communes qui te sont riveraines motiveraient les personnes désireuses de s’approprier des bateaux ou même des jet-skis afin de mieux se déplacer à Abidjan et rejoindre les autres villes. Les abidjanais songeraient beaucoup plus à acheter des voitures amphibies.

Nous ne t’avons pas fait de cadeau en ce qui concerne la préservation de ta salubrité. Nous t’avons transformé en décharge publique, notre poubelle aquatique à ciel ouvert. Eaux usées, déchets industriels, défécations humaine et de animale, carcasses, sachets et bouteilles d’eau en plastique, ordures ménagères etc. Où est-ce que nous pensions que tu les enverrais ? Espérions-nous que tu les ferrais disparaître comme par magie ? Ignorions-nous l’existence d’un vortex en eaux peu profondes qui enverrait ces immondices dans une autre dimension ? L’épisode Probo Koala aurait dû nous servir de leçon. Nous ne cessons de te polluer, pourquoi s’étonner que des ordures d’outre-mer ne se joignent à la partie ? Des âmes perdues sacrifiées à l’autel de l’appât du gain. Je n’oublierai jamais cette puissante odeur nauséabonde avoisinant celle du pétrole qui m’enivra un matin de vacances scolaires 2006. Je m’incline devant le travail de dépollution abattu par l’administration Ouattara. Je ne sens plus aucune mauvaise odeur colportée par ta brise. Mes années d’internat au Collège Notre Dame d’Afrique m’en donne de mauvais souvenirs ainsi que les moustiques qui continuent d’élire domicile dans tes eaux. Tu as retrouvé ton sourire bien que ton manteau bleu soit devenu de plus en plus gris. Dans l’espoir que ta lueur d’antan te soit rendue, quelles sont les solutions que l’on pourrait te proposer ? As-tu déjà entendu parler d’Afroz Shah ? Cet avocat indien résidant à Mumbai qui en 2015 décida de nettoyer Versova Beach. Progressivement il réussit à motiver les riverains, puis les autorités locales qui se joignirent à son effort. Jusqu’à ce jour son initiative réussit à débarrasser cette plage de près de neuf millions de kilogrammes de déchets plastiques. Abidjan pourrait se retrouver dans pareille situation. Bien que la population d’Abidjan soit aux antipodes de celle de Mumbai (4 millions contre 20 millions), cela ne saurait tarder au vu de celle-ci grandissante. Nous pouvons nous engager à en faire pareil. La tâche sera moins difficile et la prévention accomplie. Pour ma part je ne jette plus aucun déchet qui n’est pas biodégradable ailleurs que dans une poubelle. Ne pensons pas que nos efforts quoiqu’individuels ne puissent avoir d’impact. De génération en génération j’espère les transmettre à ma descendance afin de briser ce cercle vicieux.

 

Orphé Konan

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